Les femmes et le veuvage : un statut qui rime avec tristesse et mépris

La disparition du conjoint est une situation douloureusement vécue par toute femme quel que soit son mental. En plus d’être éprouvées par la perte d’un être cher, les veuves sont obligées, au Sénégal, de subir certaines réalités sociologiques.

«Se marier pour le meilleur et le pire, et jusqu’à ce que la mort nous sépare». Cette expression est prononcée durant la célébration des mariages. Au Sénégal, lorsque le mari décède le premier, la femme est obligée de porter le veuvage. C’est une période longue, triste et douloureuse. Dans l’Islam, le veuvage est simple, il faut se voiler, prier pour le disparu. La période de veuvage chez les musulmans dure 4 mois et 10 jours. Mais pour la tradition, la situation devient plus compliquée dans la mesure où les veuves sont marginalisées. Elles ne doivent faire le linge que deux fois par semaine : les lundis et les vendredis. Et pour cela, elles disposent d’une bassine qui leur est exclusivement réservée. Elles ne doivent se faire tresser que par leur propre sœur. Complètement isolées, elles ne sont pas autorisées à travailler non plus. Rencontrées, des femmes qui ont perdu leurs époux ont fait des récits poignants par rapport au supplice qu’elles ont vécu durant la période de veuvage. La quarantaine, et employée dans une grande entreprise de la place, A.D a perdu son mari il y a 3 mois.

A.D : «A L’ANNONCE DU DECES DE MON MARI, J’AI ETE MISE A L’ECART»

Haute comme trois pommes, visage triste et sans maquillage, A.D raconte : «A l’annonce du décès de mon mari, je suis allée chez ma belle-famille. A mon arrivée, on m’a enlevé les tresses. Ma belle-sœur est allée au marché, a acheté une bassine, et un boubou que je devais porter. Après l’enterrement de mon mari, elles ont mis un pagne sur ma tête et trois femmes se sont mises debout pour chanter mes louanges et magnifier mes actes dans la maison. Chaque jour après la prière du crépuscule, je change les habits que je portais dans la journée pour éviter que mon mari soit dans l’obscurité. C’est du moins ce que m’a dit ma belle-famille. On m’a carrément mise à l’écart. Des gens qui étaient venus présenter leurs condoléances ont dit que je ne dois pas manger dans le même bol que les autres membres de la famille», dit-elle.

D.ND : «LE JOUR DES FUNERAILLES, MA BELLE-FAMILLE ME LANÇAIT DES PIQUES DEVANT MA FAMILLE»

A trente ans, D.Nd, qui venait de fêter ses sept mois de mariage, a perdu son mari. «Mon mari a piqué une crise cardiaque dans son bureau et a rendu l’âme sur le champ. J’étais au boulot, lorsqu’on m’a appelée pour m’informer de la mauvaise nouvelle. J’ai refusé d’y croire jusqu’à ce que je voie le corps. Ce fut le début de ma souffrance. Ma belle-famille disait que j’avais la poisse. Le jour des funérailles, elle m’a lancé des piques devant ma propre famille. Je portais le deuil alors que j’étais enceinte sans le savoir. C’était des moments très douloureux pour moi», se souvient-elle.

A. GUEYE : «MA BELLE-MERE M’A TRAITEE DE DEUM»

C’est à l’âge de 25 ans que Nd. A. Guèye est devenue veuve. «Mon mari était un émigré et vivait en Italie. Il a fait un accident là-bas et il est décédé. Son décès est survenu quatre mois seulement après notre mariage. Je n’ai même pas consommé mon mariage. Ma belle-mère m’a traitée de deum (anthropophage). Le jour des funérailles, après le retour des hommes du cimetière, ma belle-mère m’a lancé en pleine figure et devant tout le monde que c’est à cause de moi que son fils unique est mort. J’ai tellement souffert de cette situation que j’ai pensé que j’allais en mourir. Cette accusation me poursuit toujours, car cela fait 5 ans que mon mari est décédé et je n’en ai toujours pas d’autre. Les hommes me fuient comme si j’avais la peste», raconte-t-elle en pleurs. Sénégalaise et vivant en France, A.W elle se souvient des misères qu’on lui a fait vivre juste après la disparition de son époux. «Mon mari qui est d’origine française est décédé à la suite d’une longue maladie. Malgré tout, mes voisins m’ont accusée de l’avoir marabouté », dit-elle.

AU CAMEROUN, LA VEUVE EST SOUMISE A DE RUDES EPREUVES

En Afrique et en Inde aussi, les veuves vivent des situations très douloureuses. Au Cameroun, à l’annonce du décès du mari, la femme entre directement dans le veuvage. Elle reste couchée et assise à même le sol. Elle ne porte pas de vêtements. Elle marche la tête baissée et les poings fermés. En signe de deuil, son visage est couvert de cendres ou de kaolin blanc. Elle reste enfermée dans la case du défunt, toute nue, sans nourriture. Elle n’a pas le droit de se laver ni de recevoir des visites. Après l’inhumation, elle est soumise à une autre série d’épreuves. Chaque matin, elle est contrainte, le corps à moitie nu, d’effectuer une course à pied. Et durant la course, elle est à la merci des moustiques, de la première rosée du matin et des herbes épineuses. En Inde, les veuves ne portent pas de bijoux ni ne s’apprêtent. Elles sont tout de blanc vêtues. Ce qui montre qu’elles sont veuves. Elles n’ont pas non plus le droit se remarier. Si cela arrive, elles font face à toutes sortes de brimades. En face d’une veuve, certains éprouvent de la pitié tandis que d’autres la considèrent comme un «porte-malheur». Qu’elle soit jeune ou un peu plus âgée, elle entendra parfois dire qu’elle porte la poisse, et que c’est la raison pour laquelle son époux n’est plus de ce monde. Cela peut devenir beaucoup plus sérieux, lorsqu’elle a perdu successivement des conjoints (deux fois de suite). Dès lors, elle pourrait même être rejetée par des hommes qui la fréquent dès qu’ils apprennent la situation. Au Sénégal, il existe une expression très connue : «Aay Gaaf » qui signifie avoir la poisse. Une manière de culpabiliser quelqu’un d’être à l’origine d’un malheur.


TAIB SOCE, PRECHEUR AU GROUPE FUTURS MEDIAS (GFM) : «Au Sénégal, il y a trop de préjugés sur le veuvage»

Le célèbre prêcheur et islamologue Taib Socé revient sur les recommandations de l’islam lors de la période de veuvage. A l’en croire, il y a trop de préjugés sur le veuvage au Sénégal.

Qu’est- ce que l’Islam dit sur le veuvage ?

Une veuve veut dire une femme qui a perdu son mari. En arabe, on l’appelle communément «Al Karmalatou». Le prophète Mohamed (Psl) a dit que cela doit durer 3 jours. Pour lui, il n’est normal pour aucun individu de faire le deuil de quelqu’un au-delà de 3 jours, sauf la femme qui doit faire le deuil de son mari en 4 mois et 10 jours. Selon le prophète, les femmes dont les époux sont décédés doivent faire le deuil durant 4 mois et 10 jours. Elle doit montrer qu’elle est triste. Elle ne doit pas porter de beaux habits. Elle doit juste porter des habits simples. Cela ne veut pas dire qu’elle doit porter uniquement un habit noir ; la couleur n’a pas d’importance. Elle ne doit pas mettre de bons parfums, ni s’embaumer de thiouraye. Mais elle doit être propre. Elle ne doit pas se maquiller, ni chercher à se rendre belle et attirante. Elle doit aussi rester chez son mari pour observer le veuvage et non aller chez ses parents. Il lui est permis de cuisiner, de sortir faire des courses. Ce qui signifie que ce qui passe au Sénégal est interdit par l’Islam. Dans notre pays, la veuve est considérée comme une prisonnière. Parfois même, on lui interdit de prier à l’heure, ce qui est très grave. Ce sont des coutumes établies par la société.

Donc une veuve peut aller travailler ?

Si elle doit travailler, elle peut le faire mais à condition de ne pas mettre de beaux habits et de ne pas faire dans la mondanité. L’Islam n’a pas recommandé à une veuve de s’enfermer ou de s’isoler

Parfois, la veuve est accusée par la belle-famille de porter la poisse et d’être à l’origine de son malheur. Que dit l’islam sur ces accusations ?

Cela veut dire qu’on ne croit pas en Dieu et qu’on n’a pas la foi. Tout le monde va mourir un jour. C’est Dieu qui a décidé qu’une personne va vivre tant d’années, tant de jours ou tant d’heures. La mort est du ressort exclusif de Dieu. Le prophète (Psl) avait donné sa fille Rokhaya en mariage à Ousmane, par la suite elle est morte. Il lui a encore donné en mariage Oumou Kalsoum, elle aussi est décédée. Il lui a dit que si j’avais une 3e fille, je te l’aurais donné en mariage. Tout cela pour montrer que le «Aye gaaf» (porter la poisse) n’existe pas. Quelqu’ un qui croit en Dieu ne doit pas porter de telles accusations sur une personne. Ici au Sénégal, il y a beaucoup de préjugés sur le veuvage. Même les cérémonies de 8ème et de 40ème jour que nous organisons ne sont pas recommandées par l’Islam.


PR DJIBY DIAKHATE, SOCIOLOGUE : «Chez nous, on considère que la femme doit poser des actes qui soient de nature à faire fuir les hommes»

A votre avis, pourquoi les veuves sont parfois marginalisées ?

C’est un certain segment de la société qui marginalise les veuves. En réalité, ce qui se passe, c’est que nous avons deux sentiments qui sont contradictoires. Un premier sentiment de compassion qui consiste à dire que cette personne a perdu un être cher et qu’en conséquence, il faut plutôt avoir de la compassion et de la commisération ; il faut accompagner cette personne pour qu’elle traverse cette période douloureuse. Il y a une autre partie de la population qui considère que la veuve est d’une certaine manière responsable de la mort de son époux. C’est là où on a tendance à considérer que cette personne-là serait habitée par de mauvais esprits et que tout homme qui se hasarde à être avec elle serait en danger, surtout si c’est une femme qui a perdu 2 ou 3 maris. Le plus souvent, cette femme est indexée, marginalisée. Vous avez les deux tableaux qui sont possibles.

Pourquoi tant d’interdits pour les veuves alors que l’Islam dit autre chose ?

On considère que la veuve doit rester des mois sans se remettre avec un autre homme et la meilleure façon de le faire est de la rendre quelque part répulsive. On dit qu’elle ne doit pas prendre souvent le bain. Qu’elle ne doit pas être dans la rue. C’est une façon de la préserver des autres hommes qui pourraient s’intéresser à elle. C’est une sorte de forteresse, un grand mur de sécurité construit tout autour d’elle pour que les hommes sachent raison garder le temps qu’elle termine la période de veuvage. Chez nous, on considère que la femme doit poser des actes qui soient de nature à faire fuir les hommes, alors que le plus important est qu’elle soit interne et non externe.

Par Mame Diarra Dieng

L’As

Partagez

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *