Les vendeuses de poissons se lèvent aux aurores, bravent le sommeil, le froid et l’insécurité pour la survie de la famille. Un travail harassant qui nécessite beaucoup d’énergie et qui ne rapporte à la fin que peu de revenus.

Jiguen est partie à la rencontre de l’une d’entre elles. Focus sur Tabara Ndiaye.

Foulard soigneusement fixé avec une bassine remplie de poissons sur la tête et pagne bien noué, Tabara Ndiaye arpente tous les jours les quartiers de Dakar en quête de clients. De taille moyenne, et d’une noirceur d’ébène à couper le souffle, Tabara est ce qu’il y a de plus naturel chez une femme.

La trentaine, mariée et mère de 3 enfants, la native de Dakar, a arrêté son cursus scolaire au CM1, car dit-elle, «je n’étais pas une fan de l’école, ce que je regrette d’ailleurs aujourd’hui». Après avoir quitté les bancs, Tabara épaule sa grande-sœur dans la gestion de son restaurant. «j’aidais ma grande-sœur à préparer les plats qu’elle revendait dans son restaurant».

En 2000, elle se marie et rejoint le domicile conjugal.

Comme c’est le cas dans la plupart des familles sénégalaises, son domicile conjugal c’est chez sa belle-famille où cohabitent comme elle, les autres épouses des frères de son mari, 4 précise-t-elle. «Mes woudiou péthiogo et moi faisons la cuisine à tour de rôle 4 jours par semaine, donc il m’arrivait de rester plus d’une semaine sans être de «corvée», c’est là que j’ai décidé de me trouver une activité pour pouvoir aider mon mari à boucler des fins du mois souvent difficiles. Je me suis dit pourquoi pas la vente de poisson vu que je suis issue d’une famille où presque tous les membres vivent de cette activité».

Elle en a alors discuté avec son mari (qu’elle salue de passage) qui lui a donné sa bénédiction.

C’est ainsi qu’elle a commencé le métier de vendeuse de poissons et cela fait maintenant 17 ans qu’elle en a fait son activité principale.

Chaque matin, Tabara quitte très tôt son domicile à Grand Médine. «A 5 heures tapantes je suis sur pied, après avoir fait ma toilette je prie et m’occupe ensuite de mon dernier fils (il a moins de 2 ans), je le lave et lui fais à manger avant de prendre la route».

Elle prend un clando qui la mène jusqu’à la patte d’oie, et de là-bas, elle cotise avec d’autres poissonnières pour rallier le marché aux poissons à bord d’un taxi.

Aux aurores déjà, elle fait le pied de grue auprès des mareyeurs pour pouvoir bénéficier des meilleurs produits. «Si je ne suis pas là au plus tard à 7 heures, c’en ai fini pour cette journée, je ne ramasse que des miettes», explique-t-elle. Sur place, elle s’approvisionne auprès des mareyeurs selon la variété de poissons qu’elle propose à ses clientes. Généralement c’est de la dorade, du thiof, du seud, de la lotte, nous dit-elle. Ces poissons sont trop prisés par les femmes surtout les dorades, nous confie-t-elle.

Après, il faut vite écouler le poisson frais. Rebelote, avec un groupe de 4 vendeuses, elles se cotisent le prix d’un taxi pour acheminer leur marchandise à leurs lieux de vente respectifs.

Son secteur c’est les quartiers du point-E et de rue 10. «Depuis des années je parcours ces ruelles, j’en connais tous les coins et recoins, ces quartiers n’ont plus de secret pour moi».

Au fil du temps, Tabara a acquis un bon sens de l’organisation et de la communication.

«Généralement c’est la veille que je fais le tour des maisons pour prendre les commandes de mes clientes et le lendemain j’achète juste ce qu’il faut pour les leur livrer». Elle nous confie que certaines de ses clientes sont devenues des amies et même des sœurs. «Je ne fais pas que leur vendre du poisson, je les conseille aussi sur le choix des poissons et des fois même je leur propose quelques recettes qui vont avec certaines variétés de poisson. Par contre, il peut arriver des jours où je n’ai pas de commande, alors je fais du «porte à porte», l’essentiel pour moi étant d’écouler ma marchandise».

Vers 13 heures Tabara a fini sa journée.

Assise au bord d’un bus tata (ligne 47) elle peut enfin reposer ses pieds après une dure journée de marche (7 heures) sans arrêt dans les coins et recoins des quartiers avec une bassine pleine de poisson sur la tête.

Elle a hâte d’arriver chez elle pour s’occuper de son bébé et de sa famille, se détendre et être entourée des siens c’est sa plus grande joie, nous dit-elle.

Quand c’est son tour de faire la cuisine, dès qu’elle finit d’écouler son poisson à 13 heures, elle se rend directement au marché de grand-dakar (qui n’est pas loin de son secteur de vente) pour s’approvisionner en vue de ses 4 jours de «ay».

Elle a appris à tout planifier pour bien organiser son quotidien. «Pendant mon «ay» je me lève plus tôt que d’habitude pour cuisiner avant de quitter la maison, lorsque j’ai un problème de timing, je délègue ma grande fille qui se charge de continuer la préparation du repas.». En parlant de cuisine, elle nous confie qu’elle est un vrai cordon bleu et que son plat préféré est le soupou kandja.

Avec un sourire jovial, elle nous fait part de quelques difficultés qu’elle rencontre avec son métier. «Il arrive que je me lève sans un sou en poche, car des fois il y a des clients qui ne paient pas donc je suis obligée d’aller prendre le poisson à crédit auprès des mareyeurs, heureusement qu’ils sont compréhensifs (j’en profite pour les remercier) sinon je n’arriverai jamais à m’en sortir». Autre difficulté, la cherté de la vie les poussent parfois à vendre sans bénéfice, voire même à perte rien que pour vouloir fidéliser les clients «le poisson est cher de nos jours, certains clients pensent qu’on cherche à leur soutirer plus alors que nous gagnons très peu donc nous préférons leur céder le poisson à perte. Sans compter qu’il y a parfois des clients qui s’évaporent avec notre argent. Les choses pourraient encore mieux se passer si les clients payaient les dettes à temps».

Malgré les aléas du métier et les intempéries de la vie, elle nous confie qu’elle rend grâce à Dieu car c’est grâce à ce travail qu’elle arrive à joindre les deux bouts et à s’occuper de sa famille, «c’est le plus important», nous dit-elle. Sa plus grande satisfaction «j’ai réussi avec cette activité à épargner pour pouvoir acquérir un terrain. Chaque mois je cotise et bientôt je pourrai entrer en possession de mon terrain». Je fais aussi partie d’une tontine organisée par mes consœurs et avec celle-ci j’arrive à épargner un peu d’argent et à régler quelques problèmes.

Quid du repos Tabara ? C’est un mot qu’elle ne connaît pas, sans argent pas de repos mais elle avoue qu’elle est obligée de faire une pause lorsque les mareyeurs vont chaque année dans leur village pour la fête de la tabaski.

Conseils qu’elle donne aux jigguen :

Faut travailler, et refuser de tendre la main ou de se faire entretenir par les hommes. Les temps sont durs, il faut donc participer aux dépenses de la famille. Vendre le poisson n’est pas dévalorisant contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, c’est un métier qui te permet de vivre comme tout autre.

Brave jigguen ! Qui dit mieux ??

Jigguen

 

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